À l’heure où les équilibres géopolitiques se recomposent et où les certitudes vacillent, le Sahel affiche ouvertement ses ambitions. Sous l’impulsion du Général d’armée Assimi Goïta (Mali), du capitaine Ibrahim Traoré (Burkina Faso) et du Général d’armée Abdourahamane Tiani (Niger), les États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) entendent traduire leur discours souverainiste en actions concrètes.
L’objectif affiché est clair : restaurer la pleine maîtrise des ressources nationales, redéfinir les partenariats extérieurs et rompre avec des dépendances jugées structurelles. Cette orientation stratégique dépasse désormais le simple cadre rhétorique.
Les nouveaux codes miniers adoptés dans l’espace sahélien prévoient notamment une revalorisation substantielle des revenus issus de l’exploitation des ressources extractives. En toile de fond, c’est une redistribution du pouvoir économique qui se dessine, suscitant des tensions prévisibles avec certains acteurs internationaux historiquement implantés dans la région.
Le cas nigérien et le différend avec Orano
La situation au Niger illustre ces nouvelles dynamiques. Un bras de fer oppose les autorités de Niamey au groupe français Orano autour du prix d’achat de l’uranium et de la propriété d’un stock stratégique entreposé à l’aéroport international de Niamey.
Le 21 janvier 2026, l’entreprise a annoncé l’ouverture de poursuites contre l’État nigérien, évoquant une expropriation illégale et revendiquant un stock évalué à environ 300 millions d’euros. Dans le même temps, la production nationale d’uranium aurait chuté à 900 tonnes en 2024, soit une baisse significative par rapport à 2015, traduisant les effets d’une transition marquée par des tensions accrues.
Parallèlement, des acteurs chinois, canadiens et russes ont manifesté leur intérêt pour le secteur minier nigérien. Cette perspective de diversification des partenariats a contribué à durcir le climat. Orano a notamment mis en garde contre toute implication d’entités tierces dans l’achat ou le transport d’environ 1 000 tonnes d’uranium stockées à Niamey. Au-delà du contentieux commercial, l’enjeu apparaît stratégique.
Sécurité et tensions régionales
Le 28 janvier 2026, une attaque terroriste a visé l’aéroport international Hamani Diori de Niamey, site hautement sensible où est entreposée la cargaison contestée. L’assaut, repoussé en une trentaine de minutes par les forces nigériennes appuyées par des partenaires sécuritaires, a été revendiqué deux jours plus tard par l’organisation État islamique.
À la suite de cet événement, le Général Tiani a salué la réactivité des forces de défense, tout en formulant de graves accusations à l’encontre de certains dirigeants étrangers, notamment Emmanuel Macron (France), Patrice Talon (Bénin) et Alassane Ouattara (Côte d’Ivoire), qu’il considère comme indirectement liés aux tensions régionales. Ces déclarations s’inscrivent dans la continuité des crispations diplomatiques apparues après le changement de pouvoir à Niamey en juillet 2023 et les sanctions imposées par la CEDEAO.
Ces sanctions — fermeture des frontières, gel des avoirs, suspension de certaines transactions commerciales et interruption de l’approvisionnement électrique — ont eu un impact économique et social notable. Au sein de l’organisation régionale, l’option d’une intervention militaire avait même été évoquée, avant d’être abandonnée face aux pressions internes et à la solidarité affichée par Bamako et Ouagadougou.
Une refondation aux multiples incertitudes
Aujourd’hui, l’AES affirme vouloir redéfinir les équilibres régionaux et renforcer son autonomie stratégique. Toutefois, toute transformation profonde s’accompagne d’incertitudes et de tensions.
Entre affirmation souverainiste, recomposition des alliances internationales et persistance des menaces sécuritaires, les États du Sahel évoluent sur une ligne de crête. L’avenir dira si cette orientation aboutira à une consolidation durable de leur souveraineté ou si elle ouvrira une nouvelle phase de turbulences géopolitiques.
Par Kibili Demba Kouyaté Sèke-Sy, stagiaire