Dans de nombreuses administrations publiques, une réalité saute aux yeux, mais reste rarement formulée ainsi : l’État investit lourdement, les structures génèrent des revenus, et pourtant tout continue de dépendre exclusivement du budget public.
Une contradiction silencieuse, mais coûteuse.
Dans le secteur de la santé, les exemples sont bien connus. Les hôpitaux et centres de santé de référence nécessitent des investissements importants en capital fixe : scanners, centres de dialyse, appareils d’échographie, équipements de laboratoire. Ces infrastructures sont indispensables pour soigner, soulager, parfois sauver des vies.
L’État les finance. Les populations, elles, paient pour y accéder. Consultations, examens, actes techniques : rien n’est gratuit.
Et pourtant, dès qu’un scanner tombe en panne, dès qu’un appareil devient obsolète, le réflexe est immédiat : attendre l’État.
Comme si les recettes encaissées n’existaient pas.
Comme si aucune marge de décision n’était possible au niveau de la structure elle-même.
Le même schéma se répète dans l’enseignement supérieur. L’État investit dans la construction d’amphithéâtres, de salles de classe et de nouvelles universités, avec un objectif affiché : accroître les capacités d’accueil et démocratiser l’accès au savoir.
Dans le même temps, presque toutes les facultés publiques ont ouvert des programmes de masters entièrement privés. Ces formations utilisent les infrastructures universitaires publiques, sont organisées et gérées par des enseignants-chercheurs déjà rémunérés par l’État, et génèrent des revenus conséquents.
Ces pratiques, en soi, ne sont pas nécessairement illégitimes. Elles peuvent même être perçues comme une réponse à une demande réelle.
Mais une question s’impose : à quoi servent ces revenus ?
Car dans les faits, les universités continuent de fonctionner comme si elles n’avaient aucune capacité d’autofinancement. Bâtiments dégradés, équipements vétustes, surcharge des effectifs. Et là encore, la même attente : que l’État intervienne.
Le problème n’est donc pas l’existence de revenus propres.
Le problème est leur absence de traduction institutionnelle.
Dans trop d’administrations, les recettes générées sont perçues comme des avantages liés à la fonction, au corps ou au statut. Elles circulent, mais ne structurent rien. Elles améliorent parfois des situations individuelles, mais ne renforcent ni les services, ni les équipements, ni la qualité de l’accueil.
L’argent passe.
L’institution, elle, reste fragile.
Or, une règle élémentaire de gestion devrait s’imposer :
toute structure publique capable de générer des recettes régulières doit assumer une part de ses charges de fonctionnement et d’investissement.
Non pour se substituer à l’État, mais pour cesser d’en être entièrement dépendante.
Attendre l’État pour réparer un scanner alors que les patients paient pour son utilisation n’est pas une fatalité budgétaire.
Attendre l’État pour entretenir des salles de classe utilisées par des formations privées n’est pas une contrainte technique.
C’est un choix de gestion.
Ou plutôt, une absence de choix.
Ce dysfonctionnement révèle un problème plus profond : l’absence de culture de responsabilité interne.
Tant que les administrations ne se poseront pas les questions simples — combien générons-nous, comment utilisons-nous ces ressources, qu’améliorons-nous concrètement ? — les investissements publics continueront de se dégrader.
Le Mali n’a pas seulement un problème de moyens.
Il a un problème de cohérence.
On demande à l’État d’investir, puis de réparer, puis de réinvestir, pendant que des flux financiers existent sans jamais être mobilisés pour renforcer les institutions.
Un Mali Kura réel ne se construira pas uniquement avec des budgets plus élevés.
Il se construira avec des administrations capables d’assumer leurs responsabilités, de rendre des comptes et d’investir intelligemment les ressources qu’elles génèrent.
Sans cela, l’État continuera de payer deux fois :
une fois pour créer,
une autre fois pour réparer ce qui aurait pu être entretenu.
Et le changement, encore une fois, restera un discours.
Mohamed Maïga
Géographe et statisticien