D’UNE WEB TV À LA PRISON

L’essor fulgurant des Web TV en Afrique de l’Ouest, et particulièrement au Mali, a profondément transformé le paysage médiatique. Accessibles, peu coûteuses, réactives et souvent populaires, ces plateformes numériques ont permis à de nombreuses voix de s’exprimer en dehors des circuits classiques.

Mais cette démocratisation de la parole publique soulève aujourd’hui une question centrale : où s’arrête la liberté d’expression et où commence la responsabilité ?

Contrairement aux médias traditionnels, les Web TV fonctionnent souvent sans charte éditoriale claire, sans véritable comité de rédaction structuré et parfois sans journalistes formés à l’éthique et à la déontologie du métier. Résultat : des propos tenus en direct sans vérification, des accusations graves lancées sans preuve, des débats transformés en règlements de comptes, et une confusion permanente entre opinion personnelle, information et diffamation.

Dans ce contexte, la Web TV devient un amplificateur de dérives, où la recherche de l’audience prime sur la prudence, et où le buzz l’emporte sur l’éthique. En fin de compte, ce sont les invités eux-mêmes qui deviennent des cibles pour la justice.

L’un des risques majeurs réside dans le fait d’accorder la parole à n’importe qui, sur n’importe quel sujet, sans précaution. Certains invités, portés par leur passé politique, leur notoriété ou leur franc-parler, se croient au-dessus des lois, oubliant que les micros numériques n’offrent aucune immunité judiciaire.

Le cas de Mamadou Awa Gassama illustre tragiquement cette dérive. Figure emblématique de l’Assemblée nationale sous l’ère démocratique, connu pour ses sorties souvent excessives, l’enfant de Yélémané, dans la région de Kayes, n’a jamais fait mystère de son rapport conflictuel avec la presse, allant jusqu’à être impliqué, par le passé, dans une agression physique contre un journaliste dans l’exercice de ses fonctions.

De l’hémicycle aux studios, la brutalité verbale reste la même. Nommé par la suite membre du Conseil national de transition (CNT), organe législatif de la période transitoire, Mamadou Awa Gassama a poursuivi ses attaques verbales, bénéficiant d’une tribune sur certaines Web TV à Bamako.

Ces plateformes, parfois qualifiées de presse vidéoman, lui ont ouvert leurs studios sans garde-fous, sans recadrage et sans avertissement juridique.

Le résultat est lourd de conséquences. Selon des décisions judiciaires rendues à Abidjan, Mamadou Awa Gassama a été condamné à trois ans de prison ferme, assortis de trois ans d’interdiction de séjour sur le territoire ivoirien, ainsi qu’à une amende de cinq millions de francs CFA pour offense à chef d’État, à la suite de propos tenus sur une Web TV.

En réalité, disons-le nettement : la responsabilité est partagée.

Cette affaire dépasse le seul cas d’un homme. Elle interpelle les animateurs, qui doivent comprendre qu’un plateau n’est pas une zone de non-droit ; les promoteurs de Web TV, juridiquement responsables des contenus diffusés ; les invités, tenus de mesurer la portée de leurs paroles ; et les autorités, appelées à encadrer sans censurer.

Oui à la liberté, mais non à l’irresponsabilité !
La liberté d’expression est un pilier démocratique. Mais elle n’est ni absolue ni anarchique. Elle s’accompagne de principes essentiels : vérification, retenue, respect des personnes et des institutions.

À défaut, la Web TV risque de devenir un champ de ruines judiciaires, où les mots détruisent des réputations, compromettent des carrières et exposent leurs auteurs, comme leurs diffuseurs, à de lourdes sanctions. En journalisme, on apprend que le micro est une arme et le direct, une responsabilité.

Kibili Demba Kouyaté Sèke-Sy
Stagiaire

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